Asociación Campesina del Valle del Río Cimitarra
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Une communauté rurale en résistance pacifique face à l’État terroriste
Luis Alberto Matta / dimanche 21 octobre 2007 / Español / English
 

Dédié à la mémoire ineffaçable de Leonardo Posada, parlementaire de l’Union patriotique assassiné à Barrancabermeja le 30 août 1986.

Le 31 octobre 2001, pendant la campagne présidentielle, Álvaro Uribe Vélez a rencontré "Fremio Sánchez Carreño, alias Esteban", chef paramilitaire de Barrancabermeja. Lors de cette rencontre et d’autres, le futur président Uribe a signé des accords occultes avec des propriétaires terriens, des commerçants et des politiciens locaux de réputation douteuse.

Bien que plus de 75% des électeurs de Barrancabermeja se soient abstenus de voter lors de ces élections troubles, la droite fasciste a célébré le triomphe de Uribe, annonçant que le moment était venu d’étendre sa domination aux zones rurales. Peu après, pendant la première semaine de décembre 2002, le président a ordonné une opération militaire exceptionnelle contre la région agricole de la Vallée du Cimitarra. Cette offensive, toujours en cours, vise un objectif spécifique : démanteler et/ou détruire l’Association paysanne de la vallée du Cimitarra (ACVC).

Depuis, l’ACVC subit un siège criminel scandaleux, qui comporte la destruction de ses projets de production, des pulvérisations de glyphosphate sur les cultures vivrières, des moulins et des coopératives incendiés, des habitations saccagées, des arrestations arbitraires, des assassinats sélectifs, un blocus alimentaire, des violations, des vols de bétail et autres formes de pillage et de violence.

Cependant, Uribe s’est attaché à approfondir une stratégie engagée par son prédécesseur Pastrana qui, sur les conseils des mercenaires du Plan Colombie, avait déjà ordonné l’"Opération Bolívar" en avril 2001. Cette agression a été conçue au sein de la Ve Brigade de l’Armée et menée par le général Martín Orlando Carreño Sandoval, qui est accusé d’avoir suivi les pas du général Harold Bedoya, consolidant ainsi l’expansion du narco-paramilitarisme dans tout le Magdalena Medio, notamment San Vicente de Chucurí, El Carmen, Sabana de Torres, Simití, Puerto Wilches, et étendant sa domination au nord du Santander, principalement à la ville de Cúcuta et à la région du Catatumbo, théâtre de terribles massacres.

Il est difficile d’oublier d’autres épisodes d’une grande tristesse pour les populations de Barrancabermeja, tels que les massacres du 23 septembre 1999 et du 22 janvier 2000, scandaleusement justifiés par le commandant de la police, le colonel Martínez Santamaría.

C’est ainsi que la zone urbaine de Barrancabermeja, considérée comme la capitale politique du Magdalena Medio, berceau de la gauche et de luttes ouvrières et populaires mémorables, s’est retrouvée sous domination paramilitaire. Les syndicats et les organismes de défense des droits de l’homme s’y opposèrent courageusement, notamment la USO, l’Organisation féminine populaire et le Credhos. Cependant, ces organisations et d’autres ont perdu de l’influence parmi la population civile menacée, et presque tous les efforts se sont révélés inutiles pour empêcher les progrès du paramilitarisme, malgré un accompagnement international, semblable à celui qu’offrent, dans des régions voisines, les Équipes chrétiennes d’Action pour la paix.

Au milieu de la tragédie, d’autres projets sociaux, à l’évidence non liés à la gauche, sont parvenus à progresser sans contretemps. L’un d’eux est le "Programme de développement et de paix du Magdalena Medio" (PDPMM), financé par la Banque mondiale et contrôlé par des secteurs de l’Église. Le PDPMM se développe dans 30 municipalités de la région depuis près de deux décennies, notamment dans le sud des départements du Bolívar et du Cesár.

S’il est vrai que pendant le gouvernement de Pastrana et la première période de Uribe, la domination paramilitaire sur Barranca s’est consolidée, il est vrai également que le processus a été engagé sous le gouvernement de Ernesto Samper. Rappelons comment, le 16 mai 1998, se riant "mystérieusement" de barrages policiers et militaires, trois camions de paramilitaires ont pénétré dans le centre urbain et, en toute liberté, ont torturé et assassiné sept personnes et en ont séquestré 35 autres, en majorité des jeunes, ensuite portés disparus. Ce carnage, qui demeure impuni, a été exécuté par ceux-là mêmes qui tentent aujourd’hui de consolider le processus dans la région paysanne.

Quels furent les accords conclus par Uribe lors de ces mystérieuses réunions électorales ? Pourquoi tant de furie du président contre cette région agraire ? Maintenant, dans l’attaque terroriste violente contre l’Association paysanne de la vallée du Cimitarra, nous trouvons quelques réponses.

Composée de colons, de politiciens persécutés, de survivants de l’Union patriotique, expropriés et déplacés par la violence paramilitaire dans les régions voisines, l’ACVC a été fondée en décembre 1996 et constitue aujourd’hui un noyau de résistance pacifique et populaire contre la stratégie paramilitaire et de propriété de la terre du régime.

Elle a été fondée peu après les extraordinaires marches paysannes et indigènes qui ont secoué la Colombie en août et septembre 1996. Sept régions, depuis l’Amazonie et les plaines orientales jusqu’à la zone andine, notamment le Sud du Bolívar et le Magdalena Medio, ont été le théâtre de ces protestations. La répression de l’État a été féroce et les récupérations de terre, l’investissement rural, la protection de l’économie paysanne et alimentaire, l’éducation et la santé publique, le remplacement concerté des cultures de coca et la solution politique du conflit social armé interne ont été ignorés.

Devant le refus du gouvernement, l’ACVC a commencé pour son compte à rechercher des alternatives, faisant appel à la créativité, aux rapports avec des organismes de coopération pour le développement, et mettant en marche un brillant processus d’organisation, qui comporte un niveau élevé d’éducation politique.

La première fois que j’ai rencontré personnellement des paysans de l’ACVC, c’était au début de l’an 2000, alors que je me rendais à une réunion politique. Un groupe bruyant de villageois, parmi lesquels se trouvait un dirigeant de l’USO, arriva pour organiser un voyage express en un lieu où j’attendais un moyen de transport et m’invita spontanément à compléter le contingent de la camionnette.

L’un des passagers, qui ne trouvait pas de place dans la cabine double, s’installa, dans les rires, à côté de moi à l’arrière du véhicule. Au bout de 20 minutes, et après le passage du barrage militaire de rigueur, mon camarade de voyage se mit à entonner à pleins poumons des chansons populaires, dont l’une ou l’autre chant de protestation. Il me posa quelques questions, et quand il eut découvert que nous allions à la même réunion, il me fit part, en des mots simples, de diverses opinions fondées sur la situation du pays, révélant immédiatement une étonnante lucidité politique. J’appris qu’il s’appelait Miguel Huepa et que ses compagnons et lui faisait partie d’une délégation de paysans du Cimitarra.

D’après le témoignage de César Jerez, un de ses membres et cofondateur de l’agence de presse "Prensa Rural", l’ACVC est née dans la chaleur des luttes paysannes. L’ACVC regroupe plus d’une centaine d’associations communautaires et agraires réparties dans cinq municipalités : Yondó (département d’Antioquia), Cantagallo et San Pablo (département du Bolivar), Remedios (département d’Antioquia), et le port pétrolier de Barrancabermeja (département de Santander).

Selon les termes de Miguel Cifuentes, l’un de ses dirigeants et agronome de profession, "il règne au sein de l’association une profonde initiative politique et une extraordinaire capacité humaine". "Son territoire est convoité et stratégique", ajoute-t-il sans détours. Et la vérité est que son territoire renferme des sources d’eau, des zones d’exploitation de pétrole et d’or, des bois et des forêts riches en biodiversité, des fleuves et de nombreuses vallées d’une grande richesse pour la pêche, de versants fertiles pour l’agriculture traditionnelle et vivrière et près de 27.000 habitants vigoureusement soudés par leur projet d’organisation populaire et démocratique. Son objectif central est d’œuvrer à un développement social et environnemental durable, et pour la défense intégrale des droits de l’homme.

Ceux qui adhèrent à l’ACVC expriment avec fierté un magnifique sentiment d’appartenance. À plusieurs occasions, j’ai eu la chance de partager quelques semaines avec des gens de l’association, et parmi les propositions les plus surprenantes et imaginatives que j’ai entendues, il y a le projet de "préparation et de mise au point des ressources humaines et logistiques, pour la gestion de projets de production dans la Vallée du Cimitarra". Ses dirigeants sont certainement des visionnaires, ils savent vivre et appliquer la solidarité, ils sont joyeux et disciplinés, et pensent toujours au-delà de leur région. Une fois à Bogotá, j’ai vu comment Andrés Gil sélectionnait et comparait des livres de sociologie, sur le mouvement agraire, sur les questions d’environnement et de littérature, tout en discutant joyeusement de la possibilité d’élargir le plan d’étude pour ses communautés.

Pendant une tournée, j’ai écouté Andrés Gil et Luis Carlos Ariza exposer, dans une simplicité absolue, les avancées intéressantes et les difficultés rencontrées par des projets tels que l’aqueduc communal de Puerto Matilde, l’amélioration de l’habitat dans la zone rurale de Yondó et de Remedios, l’élevage polyvalent de buffles, les cultures de canne et l’installation de moulins artisanaux pour produire du pain de sucre, les plantations de riz et l’installation d’une batteuse, la coopérative de commercialisation et le programme médico-sanitaire, entre autres. Ces projets ont été financés par des programmes des Nations unies et des prêts bancaires, et parfois avec des ressources municipales, dans le cadre de cahiers des charges paysans.

Le succès organisationnel et économique et la consolidation du réseau des droits de l’homme de la Vallée du Cimitarra, ainsi que la mise en œuvre du système d’avertissement préalable, ont déclenché la haine de l’extrême droite. Les troupes paramilitaires ne supportent pas l’existence d’un tel exemple de développement rural et encore moins le fait que l’ACVC ait l’intention de créer sur son territoire une Réserve paysanne. Elles savent que, bien qu’elles aient auparavant porté atteinte aux bases sociales de l’ACVC et assassiné de nombreux dirigeants comme Diómedes Playonero, Orlando Triana Moncada, Carlos Ramírez, et Nelcy Cuesta, entre autres, la dignité et les initiatives de l’association se maintiennent.

Sans reculer, ces trois dernières années, l’ACVC a tissé des liens étroits avec diverses facultés universitaires, stimulant l’intérêt des étudiants pour les problématiques de la campagne. Aujourd’hui, des initiatives intéressantes et novatrices sont en cours, comme la campagne de protection des caïmans et des tortues du Cimitarra, le projet intégral de protection des forêts et la campagne internationale annoncée contre la multinationale Monsanto.

Le gouvernement de Uribe, visiblement ennuyé, lance une nouvelle vague de violence, et le 29 septembre 2007, préalablement à la mobilisation convoquée par la Coordination nationale des Organisations agraires et populaires de Colombie, il ordonne l’arrestation de plusieurs de ses dirigeants. Le DAS et des commandos de l’Armée attaquent l’ACVC, à Cantagallo et Barrancabermeja. N’oublions pas que le DAS est la police politique du gouvernement, dont l’ancien chef est accusé de coordonner les assassinats de syndicalistes.

Andrés Gil, Oscar Duque et Evaristo Mena ont été arrêtés dans le hameau de El Cagüí, Ciénaga de San Lorenzo, de la municipalité de Cantagallo, alors qu’ils participaient à une réunion avec la communauté. Les agents du gouvernement ont tiré des coups de feu pour faire peur aux participants. Ensuite, les dirigeants paysans ont été transportés par hélicoptère vers différentes installations militaires et sont traités comme des prisonniers de guerre. Le même jour, un commando d’assaut a violé le bureau régional de l’ACVC à Barrancabermeja, tandis que dans un autre point de la ville, ils arrêtaient Mario Martínez, autre dirigeant agraire de cette région du Magdalena Medio.

C’est la vengeance du gouvernement et de ses acolytes contre une organisation civile et pacifiste. Elle marque le progrès des accords signés par Uribe avec les politiciens corrompus du Magdalena Medio et peut-être avec des paramilitaires comme "Fremio Sánchez Carreño, alias Esteban", subordonné de Ramón Isaza, qui cherchent à dominer la région rurale, comme ils l’ont déjà fait pour la partie urbaine de Barrancabermeja et les municipalités voisines.

L’esprit de résistance de l’Association paysanne de la Vallée du Cimitarra, sa philosophie progressiste et favorable à la paix, le soutien ouvert qu’elle apporte à l’accord humanitaire et les principes politico-organisationnels qui la fondent sont des facteurs ouvertement contraires au projet néolibéral et belliciste de Uribe Vélez.

Nous devons alerter la communauté internationale et dénoncer le gouvernement fasciste, tortionnaire et mafieux, jusqu’à ce qu’il mette fin à son dispositif de terreur et de mort. Liberté immédiate pour les camarades de l’ACVC.

* L’auteur a été conseiller pour la paix et les droits de l’homme du gouvernement de la Vallée du Cauca, pendant la période 1995-1997.

Traduction : ARLAC. www.arlac.be